Portrait d’une lassitude ordinaire
Celle qui fugueCécile Tlili

Date de parution
20/08/2025

Éditeur
Calmann-Lévy

 
 

Celle qui fugue, à paraître chez Calmann Levy en août 2025, s’inscrit dans une veine bien connue de la littérature contemporaine : celle du récit de soi à la première personne, porté par une femme en crise, souvent quadragénaire, souvent fraîchement séparée, souvent lasse d’une vie qu’elle ne reconnaît plus. La narratrice de Cécile Tlili ne fait pas exception. Infirmière dans une clinique parisienne, elle quitte son mari, abandonne leur appartement bourgeois et s’offre une brève échappée en Corse (à peine quelques jours malgré la promesse du résumé). De ce voyage, on ne retient pas grand-chose, si ce n’est le besoin mal défini de prendre la fuite, sans urgence ni conséquence. De retour à Paris, elle emménage dans un deux-pièces modeste, mais pas insalubre, et tente de se réinventer… sans trop savoir comment.

Le récit bascule lorsqu’elle fait la connaissance de sa jeune voisine, Leïla, immigrante plus ou moins légalisée, prise dans un réseau de contrôle et de violences familiales. La narratrice s’entiche d’elle, tente de la protéger, s’installe chez elle (dans un appartement semblable au sien, s’imposant maladroitement dans la vie de Leila), prend soin d’elle avec une ferveur qui vire vite au transfert. Mais à mesure que Leïla devient le centre de son attention, sa propre fille est reléguée au second plan, sans que cela soit vraiment problématisé. Ce déséquilibre troublant est à l’image de l’ensemble du roman : l’autofiction semble absorber tout autour d’elle, sans jamais vraiment interroger les mécanismes qu’elle reproduit.

Derrière les élans altruistes du personnage principal, Celle qui fugue réactive une dynamique bien connue du récit postcolonial inconscient : celle du sauvetage. La figure de la jeune immigrée en détresse semble là pour faire grandir la protagoniste, pour l’amener à éprouver des émotions fortes, à sortir d’elle-même, à éprouver une forme d’engagement… sans jamais questionner cette relation dans sa complexité ou ses ambiguïtés raciales et sociales. Le départ abrupt de Leïla, vers la fin du roman, ne clôt rien : il souligne simplement qu’elle n’était jamais vraiment au centre du récit, qu’elle n’en était qu’un déclencheur. C’est une fuite sans épaisseur, un effacement plus qu’un point final.

La lecture laisse un goût étrange. Il est difficile de savoir à qui ce roman s’adresse, ou ce qu’il souhaite exprimer. La crise existentielle de cette femme, bien qu’elle soit décrite avec sensibilité, n’a rien d’inédit. Elle ne perd pas tout, elle n’est pas confrontée à de réelles ruptures sociales ou économiques ; elle est simplement fatiguée, lasse, flottante. Ce qui pourrait être un portrait nuancé d’une fatigue contemporaine devient ici un énième récit interchangeable, semblable à tant d’autres alignés sur les tables des librairies à chaque rentrée littéraire. Divorce, déménagement, introspection, déplacement vers la marge, retour à soi : les étapes sont là, sans surprise. À cela s’ajoute une écriture très classique, descriptive sans être incarnée, sans aspérités ni tension formelle. Le style, en restant dans une prudence de bon goût, manque l’occasion d’offrir une réelle épaisseur aux personnages. On aurait pu espérer une voix plus singulière, une prise de risque dans la narration ou dans la langue, quelque chose qui fasse vaciller le cadre convenu du roman de soi ; mais rien ne vient déranger le confort du dispositif, et ce conformisme littéraire achève de rendre l’ensemble aussi lisse qu’oubliable.

Il y a dans Celle qui fugue une volonté manifeste de traiter de thèmes graves, mais cette gravité semble souvent plaquée sur une trame déjà connue, déjà lue, déjà épuisée. Le roman se veut subtil, mais il manque d’audace ; il se veut bouleversant, mais il évite l’inconfort. En fin de compte, il donne l’impression d’un récit dispensable, non par manque de qualité stylistique, mais par excès de familiarité. Une œuvre qui, à force de ressembler à tant d’autres, finit par s’effacer dans le bruit de fond du roman de soi contemporain.