Critiques

Directrice de la publication et éditrice de Nuit blanche, elle coordonne l’ensemble du travail éditorial et artistique de la revue. De la ligne critique à la direction artistique, elle veille à l’harmonie des choix qui façonnent chaque parution.

Lectrice avide aux goûts résolument variés, elle navigue avec enthousiasme entre les genres, les styles et les époques, sans cloisonner les formes ni les voix. Son attention se porte aussi bien sur les œuvres imprimées que sur les récits numériques et les écritures interactives, dont elle suit avec intérêt les évolutions ludiques et narratives.

Son engagement repose sur la conviction que la littérature, sous toutes ses formes, demeure un espace essentiel de partage, d’exploration et de pensée.

Le poids d’une pierre, la légèreté d’un lien à réinventer

Le poids d’une pierre, la légèreté d’un lien à réinventer
Le jour du caillouAnaïs Flogny, Véro Cazot

Date de parution
10/01/2025

Éditeur
Dupuis

 
 

Dans Le jour du caillou, Véro Cazot et Anaïs Flögnÿ plongent le lecteur au cœur d’un univers à la fois flamboyant et fragile : celui du cirque itinérant. Parmi les acrobates, les numéros de voltige et la vie de troupe, on suit Mona, une jeune femme aux cheveux bleus, marquée par une séparation douloureuse. Elle a refait sa vie avec un nouveau compagnon, mais cette relation s’essouffle, rongée par le souvenir de l’ancienne. Pour tenter d’exorciser cette douleur persistante, elle s’accroche à un rituel : glisser une pierre dans sa chaussure, symbole tangible de ce poids intime, puis la jeter pour s’en libérer.

Ce geste, à la fois simple et chargé de sens, devient le point d’ancrage d’un récit où le temps se dérègle. Coincée dans une boucle temporelle, la protagoniste revit inlassablement la même journée : celle où son ex réapparaît… et où son compagnon actuel prévoit de la demander en mariage.

Chaque matin, elle se réveille, choisi un caillou, le place dans sa chaussure et commence sa journée. À chaque recommencement, elle teste une nouvelle voie : l’ignorance, la fuite, la confrontation, la colère, une réconciliation tentée… Ce dispositif narratif donne au lecteur une série de variations sur un même moment, où chaque choix ouvre des perspectives et révèle des failles. Elle habite toutes les itérations possibles de ce que pourrait encore être cette relation brisée. L’œuvre a l’intelligence de lui offrir un vis-à-vis complexe, ayant lui aussi refait sa vie et se retrouvant bloqué malgré lui dans la boucle de Mona. Il devient plus ou moins consciemment la clé de la timeline proposée, prenant a son tour conscience des enjeux à l’œuvre et de ses propres felures.

Visuellement, Anaïs Flögnÿ déploie tout ce que la tradition franco-belge offre de plus élégant : un trait précis, vivant, porté par des compositions soignées. Les harmonies chromatiques dialoguent avec la chevelure bleue de l’héroïne, qui devient un repère visuel constant, tour à tour en contraste ou en résonance avec les ambiances des planches. Ce bleu agit comme un fil émotionnel, traduisant les nuances intérieures de la protagoniste avec une subtilité rare.

Le jour du caillou frappe par sa capacité à aborder le deuil amoureux avec sensibilité, sans complaisance ni pathos inutile. La boucle temporelle, loin d’être un simple gimmick narratif, sert à matérialiser l’enfermement émotionnel : revivre encore et encore la scène de rupture ou de confrontation, jusqu’à épuiser les options, comme on le ferait mentalement après une séparation. Ce choix structurel renforce la portée du récit : la guérison ne se décrète pas, elle se travaille, parfois à travers des gestes symboliques qui servent de seuils.

Le rituel de la pierre fonctionne ici comme une métaphore limpide, ancrée dans le corps : il faut sentir physiquement la douleur pour la reconnaître, puis accepter de la laisser tomber. C’est à la fois une bouée de sauvetage, un enfermement et un point de stabilité. Par la répétition du geste, Mona maintient un fil qui lui permet de continuer à avancer ; le rituel devient un cadre dans lequel son quotidien peut se poursuivre, tout en ouvrant la possibilité — timide, encore incertaine — d’un mieux-être. S’il n’a rien de magique et ne produit pas l’effet immédiat qu’elle espérait, il l’aide à solidifier sa décision, à formuler autrement ce qui lui pèse, à trouver un mode de communication possible avec elle-même et avec les autres. C’est aussi un geste qui circule entre les femmes de la troupe, comme un baume discret : elles se montrent solidaires de Mona, l’entourent d’attentions, et l’accompagnent dans ce travail invisible, sans comprendre qu’elle est prisonnière d’une boucle temporelle qui démultiplie son épreuve.

Sur le plan graphique, la BD se distingue par un usage remarquable de la couleur comme langage émotionnel. Les atmosphères, tantôt chaudes et enveloppantes, tantôt froides et distantes, participent à faire sentir l’oscillation de la protagoniste entre ouverture et repli. Cette cohérence esthétique donne au récit une profondeur sensorielle qui dépasse le seul texte.

En somme, Le jour du caillou est une œuvre délicate, qui saisit la complexité de tourner la page : ni complètement tragique, ni naïvement optimiste. Elle rappelle que les secondes chances ne se saisissent qu’après avoir véritablement accepté de poser ce qui nous entrave — qu’il s’agisse d’une pierre dans une chaussure ou d’un souvenir qui refuse de s’effacer. Mais le récit nuance cette trajectoire attendue : avancer ne se réduit pas à effacer le passé ou à s’en détourner, et certaines blessures ne se referment qu’en acceptant de revenir sur leurs lieux d’origine. Parfois, le mouvement vers l’avenir implique de se retourner, de rouvrir des portes que l’on croyait closes, pour y réécrire quelque chose de plus juste. Le jour du caillou évoque ainsi, avec une rare sensibilité, la possibilité de réinventer un lien là où il semblait brisé, de pardonner sans oublier, de soigner sans renoncer à ce que l’on a été. Il en résulte une impression persistante : le mieux-être n’est pas une ligne droite, mais un chemin sinueux, fait d’avancées, de détours et de retours choisis.

Quand la mémoire façonne l’imaginaire

Quand la mémoire façonne l’imaginaire
Return to the DallerGut Dream Department StoreMi Ye Lee

Date de parution :
07/11/2024

Éditeur :
Wildfire

 
 

Après un premier tome enchanteur, Mi Ye Lee nous entraîne de nouveau dans le monde singulier où l’on vend et façonne les rêves. Penny, désormais dans sa deuxième année à la boutique de Monsieur Dallergut, gagne en responsabilités et en privilèges, notamment grâce à l’obtention d’un précieux pass lui permettant d’accéder à un quartier prestigieux de la ville, où se concentrent artistes renommés et studios de création de rêves haut de gamme. Ce nouvel espace élargit la géographie du monde imaginé par l’autrice et laisse entrevoir, derrière son vernis harmonieux, les premières fissures d’un système traversé par des tensions sociales.

Le roman met l’accent sur un aspect thérapeutique : la création de rêves comme outil de soin, particulièrement pour accompagner la guérison de troubles psychologiques tels que la dépression. Plusieurs « cas » marquants jalonnent ainsi le récit. On y recroise aussi les chats errants, rôdant dans les rues pour recouvrir d’une couverture ou d’une robe de chambre pudique les rêveurs soudainement dénudés, et l’on suit en parallèle l’évolution professionnelle de l’ami de Penny, renforçant la dimension chorale de la série. L’autrice s’autorise également quelques incursions dans la frontière poreuse entre rêveurs et habitants du monde des rêves, enrichissant encore la complexité de son univers.

L’arc narratif principal se concentre sur la préparation d’un festival inédit : une gigantesque pyjama party à la croisée d’un festival de rue et d’un événement cinématographique, où le public peut découvrir des rêves expérimentaux et rencontrer des créateurs prestigieux. Cette trame donne l’occasion de souder l’équipe de la boutique et d’humaniser la figure de Monsieur Dallergut, jusque-là auréolée d’un certain mystère. Ce second tome confirme ainsi l’originalité et la cohérence du cycle. En conservant la douceur et l’optimisme qui avaient fait le charme du premier volet, Mi Ye Lee parvient à élargir son univers sans le dénaturer. Ici, le « feel good » ne rime pas avec naïveté : les personnages, dans leur volonté de faire le bien, affrontent aussi les zones grises de leur monde, et l’autrice aborde avec finesse des thématiques plus profondes. L’importance des rêves dans la construction de soi se mêle à une réflexion sur la mémoire, qu’il s’agisse de trauma ou de souvenirs heureux.

L’une des idées les plus stimulantes du roman réside dans la mobilisation des souvenirs comme matériau de création onirique. Ce procédé, à l’instar de ce que la réalité virtuelle apporte aux arts numériques, ouvre des perspectives sensorielles et émotionnelles inédites. Les rêves deviennent alors des œuvres d’art vivantes, permettant une forme d’autoguérison douce, un soin de soi adressé à son propre passé. Leur élaboration peut se faire en demi-teinte, offrant un continuum nuancé allant du cauchemar au rêve heureux, selon les besoins ou le cheminement intérieur du rêveur. Cette dimension s’accompagne d’un rappel du modèle économique esquissé dans le premier tome : les émotions collectées en paiement des rêves peuvent, ici encore, être utilisées comme ingrédients pour en imprégner la création, mais aussi détournées vers des préparations plus inattendues, comme des bonbons ou des glaces. La réflexion sur cette « monnaie » intangible et pourtant si précieuse enrichit encore l’univers, en ajoutant une couche de complexité à ses interactions sociales et créatives. Cette approche confère au livre une densité inattendue, où la contemplation se double d’une exploration subtile de la résilience. Si l’intrigue conserve une trame épisodique, elle gagne ici en profondeur grâce à des fils narratifs plus resserrés et une meilleure articulation entre les histoires individuelles et la fresque globale. Ce volume réussit ainsi à combiner la tendresse du quotidien, l’inventivité d’un univers singulier et une réflexion feutrée sur le rôle des rêves dans la guérison et la création de sens.

J’ai particulièrement aimé la douceur de ce roman, cette capacité rare à offrir un espace de réconfort tout en abordant des thèmes graves avec délicatesse. C’est un livre qui laisse en soi une chaleur persistante, comme un rêve apaisant que l’on garde longtemps en mémoire. La traduction anglaise, précise et sensible, rend pleinement justice à l’écriture de Mi Ye Lee ; elle préserve le rythme feutré et la poésie discrète de l’original. Dans un contexte où les traductions de romans coréens restent encore trop rares, ce soin porté au texte est d’autant plus précieux et contribue à faire découvrir au lectorat occidental une voix singulière et essentielle.

Portrait d’une lassitude ordinaire

Portrait d’une lassitude ordinaire
Celle qui fugueCécile Tlili

Date de parution
20/08/2025

Éditeur
Calmann-Lévy

 
 

Celle qui fugue, à paraître chez Calmann Levy en août 2025, s’inscrit dans une veine bien connue de la littérature contemporaine : celle du récit de soi à la première personne, porté par une femme en crise, souvent quadragénaire, souvent fraîchement séparée, souvent lasse d’une vie qu’elle ne reconnaît plus. La narratrice de Cécile Tlili ne fait pas exception. Infirmière dans une clinique parisienne, elle quitte son mari, abandonne leur appartement bourgeois et s’offre une brève échappée en Corse (à peine quelques jours malgré la promesse du résumé). De ce voyage, on ne retient pas grand-chose, si ce n’est le besoin mal défini de prendre la fuite, sans urgence ni conséquence. De retour à Paris, elle emménage dans un deux-pièces modeste, mais pas insalubre, et tente de se réinventer… sans trop savoir comment.

Le récit bascule lorsqu’elle fait la connaissance de sa jeune voisine, Leïla, immigrante plus ou moins légalisée, prise dans un réseau de contrôle et de violences familiales. La narratrice s’entiche d’elle, tente de la protéger, s’installe chez elle (dans un appartement semblable au sien, s’imposant maladroitement dans la vie de Leila), prend soin d’elle avec une ferveur qui vire vite au transfert. Mais à mesure que Leïla devient le centre de son attention, sa propre fille est reléguée au second plan, sans que cela soit vraiment problématisé. Ce déséquilibre troublant est à l’image de l’ensemble du roman : l’autofiction semble absorber tout autour d’elle, sans jamais vraiment interroger les mécanismes qu’elle reproduit.

Derrière les élans altruistes du personnage principal, Celle qui fugue réactive une dynamique bien connue du récit postcolonial inconscient : celle du sauvetage. La figure de la jeune immigrée en détresse semble là pour faire grandir la protagoniste, pour l’amener à éprouver des émotions fortes, à sortir d’elle-même, à éprouver une forme d’engagement… sans jamais questionner cette relation dans sa complexité ou ses ambiguïtés raciales et sociales. Le départ abrupt de Leïla, vers la fin du roman, ne clôt rien : il souligne simplement qu’elle n’était jamais vraiment au centre du récit, qu’elle n’en était qu’un déclencheur. C’est une fuite sans épaisseur, un effacement plus qu’un point final.

La lecture laisse un goût étrange. Il est difficile de savoir à qui ce roman s’adresse, ou ce qu’il souhaite exprimer. La crise existentielle de cette femme, bien qu’elle soit décrite avec sensibilité, n’a rien d’inédit. Elle ne perd pas tout, elle n’est pas confrontée à de réelles ruptures sociales ou économiques ; elle est simplement fatiguée, lasse, flottante. Ce qui pourrait être un portrait nuancé d’une fatigue contemporaine devient ici un énième récit interchangeable, semblable à tant d’autres alignés sur les tables des librairies à chaque rentrée littéraire. Divorce, déménagement, introspection, déplacement vers la marge, retour à soi : les étapes sont là, sans surprise. À cela s’ajoute une écriture très classique, descriptive sans être incarnée, sans aspérités ni tension formelle. Le style, en restant dans une prudence de bon goût, manque l’occasion d’offrir une réelle épaisseur aux personnages. On aurait pu espérer une voix plus singulière, une prise de risque dans la narration ou dans la langue, quelque chose qui fasse vaciller le cadre convenu du roman de soi ; mais rien ne vient déranger le confort du dispositif, et ce conformisme littéraire achève de rendre l’ensemble aussi lisse qu’oubliable.

Il y a dans Celle qui fugue une volonté manifeste de traiter de thèmes graves, mais cette gravité semble souvent plaquée sur une trame déjà connue, déjà lue, déjà épuisée. Le roman se veut subtil, mais il manque d’audace ; il se veut bouleversant, mais il évite l’inconfort. En fin de compte, il donne l’impression d’un récit dispensable, non par manque de qualité stylistique, mais par excès de familiarité. Une œuvre qui, à force de ressembler à tant d’autres, finit par s’effacer dans le bruit de fond du roman de soi contemporain.