Quand la mémoire façonne l’imaginaire
Return to the DallerGut Dream Department StoreMi Ye Lee

Date de parution :
07/11/2024

Éditeur :
Wildfire

 
 

Après un premier tome enchanteur, Mi Ye Lee nous entraîne de nouveau dans le monde singulier où l’on vend et façonne les rêves. Penny, désormais dans sa deuxième année à la boutique de Monsieur Dallergut, gagne en responsabilités et en privilèges, notamment grâce à l’obtention d’un précieux pass lui permettant d’accéder à un quartier prestigieux de la ville, où se concentrent artistes renommés et studios de création de rêves haut de gamme. Ce nouvel espace élargit la géographie du monde imaginé par l’autrice et laisse entrevoir, derrière son vernis harmonieux, les premières fissures d’un système traversé par des tensions sociales.

Le roman met l’accent sur un aspect thérapeutique : la création de rêves comme outil de soin, particulièrement pour accompagner la guérison de troubles psychologiques tels que la dépression. Plusieurs « cas » marquants jalonnent ainsi le récit. On y recroise aussi les chats errants, rôdant dans les rues pour recouvrir d’une couverture ou d’une robe de chambre pudique les rêveurs soudainement dénudés, et l’on suit en parallèle l’évolution professionnelle de l’ami de Penny, renforçant la dimension chorale de la série. L’autrice s’autorise également quelques incursions dans la frontière poreuse entre rêveurs et habitants du monde des rêves, enrichissant encore la complexité de son univers.

L’arc narratif principal se concentre sur la préparation d’un festival inédit : une gigantesque pyjama party à la croisée d’un festival de rue et d’un événement cinématographique, où le public peut découvrir des rêves expérimentaux et rencontrer des créateurs prestigieux. Cette trame donne l’occasion de souder l’équipe de la boutique et d’humaniser la figure de Monsieur Dallergut, jusque-là auréolée d’un certain mystère. Ce second tome confirme ainsi l’originalité et la cohérence du cycle. En conservant la douceur et l’optimisme qui avaient fait le charme du premier volet, Mi Ye Lee parvient à élargir son univers sans le dénaturer. Ici, le « feel good » ne rime pas avec naïveté : les personnages, dans leur volonté de faire le bien, affrontent aussi les zones grises de leur monde, et l’autrice aborde avec finesse des thématiques plus profondes. L’importance des rêves dans la construction de soi se mêle à une réflexion sur la mémoire, qu’il s’agisse de trauma ou de souvenirs heureux.

L’une des idées les plus stimulantes du roman réside dans la mobilisation des souvenirs comme matériau de création onirique. Ce procédé, à l’instar de ce que la réalité virtuelle apporte aux arts numériques, ouvre des perspectives sensorielles et émotionnelles inédites. Les rêves deviennent alors des œuvres d’art vivantes, permettant une forme d’autoguérison douce, un soin de soi adressé à son propre passé. Leur élaboration peut se faire en demi-teinte, offrant un continuum nuancé allant du cauchemar au rêve heureux, selon les besoins ou le cheminement intérieur du rêveur. Cette dimension s’accompagne d’un rappel du modèle économique esquissé dans le premier tome : les émotions collectées en paiement des rêves peuvent, ici encore, être utilisées comme ingrédients pour en imprégner la création, mais aussi détournées vers des préparations plus inattendues, comme des bonbons ou des glaces. La réflexion sur cette « monnaie » intangible et pourtant si précieuse enrichit encore l’univers, en ajoutant une couche de complexité à ses interactions sociales et créatives. Cette approche confère au livre une densité inattendue, où la contemplation se double d’une exploration subtile de la résilience. Si l’intrigue conserve une trame épisodique, elle gagne ici en profondeur grâce à des fils narratifs plus resserrés et une meilleure articulation entre les histoires individuelles et la fresque globale. Ce volume réussit ainsi à combiner la tendresse du quotidien, l’inventivité d’un univers singulier et une réflexion feutrée sur le rôle des rêves dans la guérison et la création de sens.

J’ai particulièrement aimé la douceur de ce roman, cette capacité rare à offrir un espace de réconfort tout en abordant des thèmes graves avec délicatesse. C’est un livre qui laisse en soi une chaleur persistante, comme un rêve apaisant que l’on garde longtemps en mémoire. La traduction anglaise, précise et sensible, rend pleinement justice à l’écriture de Mi Ye Lee ; elle préserve le rythme feutré et la poésie discrète de l’original. Dans un contexte où les traductions de romans coréens restent encore trop rares, ce soin porté au texte est d’autant plus précieux et contribue à faire découvrir au lectorat occidental une voix singulière et essentielle.